Abbé Ernest ABERLENC
de Saint-Julien-de-Valgalgues
(1847-1930)
CENDRAS
texte établi, traduit et présenté
par Yves Gourgaud
Aigo Vivo 2008
Editions AIGO VIVO
chez Yves Gourgaud
56 avenue du 8 mai
30520 Saint-Martin-de-Valgalgues
Voir en fin d’ouvrage la liste de nos publications de langue et littérature cévenoles
© Yves Gourgaud 2008
PRÉSENTATION
1. Trois ouvrages de référence
Nous connaissons la bio-bibliographie d’Ernest Aberlenc grâce à trois publications, la première étant la source principale des deux autres.
En 1962, Ivan Gaussen publie un ouvrage de référence pour la littérature cévenole : Poètes et prosateurs du Gard en langue d’oc (Paris, Les Belles Lettres, 104 pages suivies d’un index des auteurs) ; il y présente ainsi notre auteur :
« ABERLENC (Ernest) 1847-1930.
Né à Saint-Julien-de-Valgalgues. Mort à Valiguières.
Prêtre, 1871. Disciple du marquis de La Fare-Alais. Lauréat de la Soc. Arch. Litt. Béziers 1873. Rallié au Félibrige mais indépendant. Non d’accord avec les félibres rhodaniens sur la graphie et l’orientation du mouvement félibréen. Il estimait ne pouvoir défendre l’hérésie albigeoise. Il préconisa l’utilisation de la langue d’oc pour la propagande religieuse.
Œuvre :L’Auboi de Calendo, cantique cévenol, 1882 ; Pouësìo Lengadouciano, dialecte d’Alais, 1892 ; Las Cevenolos, 1893 son œuvre principale ; Lous Gardous, poème cévenol, 1888.
Collaboration : Armagna cevenou /sic/, Armana de Lengadò, Armana Prouvençau. »
En 1994, Jean Fourié publie son Dictionnaire des auteurs de langue d’oc de 1800 à nos jours (Paris, les Amis de la langue d’Oc, 346 pages suivies d’une liste des auteurs par département). A l’évidence, la notice consacrée à Aberlenc s’appuie sur l’ouvrage de Gaussen (auquel, d’ailleurs, elle renvoie pour les « ouvrages à consulter ») ; elle apporte toutefois quelques données bibliographiques supplémentaires qui ont l’apparence de la précision :
L’auboi de calendo aurait paru en Alès, à l’imprimerie Notre Dame, en 1882 ;
Pouësio lengodouciano /sic/ aurait paru en 1893 chez J.Roumanille en Avignon ;
Las Cevenolas /sic/ aurait paru en 1903 chez J. Martin en Alès et chez Roumanille en Avignon ; c’est aux mêmes éditions qu’aurait paru Lous Gardous en 1888 ;
Enfin Fourié signale une première édition de notre poème Cendras chez J. Martin en Alès, en 1902. Dans les études à consulter, on relèvera la référence d’un compte-rendu de F. Mistral dans son journal L’Aiòli lors de la parution des Cevenolos (cf. plus bas)
Avant la parution de cet ouvrage, Christian Anton avait publié le tome 1 (la parole et l’écriture) de La mémoire du Galeison (Alès, Association culturelle du Galeison, 1990, 262 pages). Il y présente notre auteur aux pages 200-204 de son anthologie, reprenant les données de Gaussen, et ajoutant : « dès son plus jeune âge, il aimera rimer en français, mais aussi dans le beau dialecte cévenol, qui est sa langue maternelle ». Le supposé désaccord avec les félibres provençaux y est accentué, puisqu’on lit page 200 qu’Aberlenc était « en désaccord avec Mistral et les félibres rhodaniens… ». Son admiration pour La Fare Alais est elle aussi accentuée, puisqu’il est présenté comme un « fervent disciple » du rénovateur de la langue et de l’écriture cévenoles (page 200). La présentation de l’auteur est suivie (pages 204-208) de quatre courts poèmes en français (L’abbaye bénédictine, L’antique chapelle, L’église du Puech, Le Galeizon) dont les thèmes se rattachent au grand poème ici publié (Cendras) et qui, par leur aimable médiocrité, confirment que la langue maternelle d’Aberlenc est bien le cévenol. A leur suite, aux pages 208-211, Christian Anton a publié de larges extraits de Cendras : 12 des 21 strophes que compte le poème, avec leur traduction pages 212-215. On a donc là une véritable présentation du poète de Saint-Julien et de son oeuvre.
2. Ajouts et rectifications
Chacun de ces trois ouvrages comporte un certain nombre d’erreurs ou d’incertitudes que nous allons essayer de rectifier ou de lever. Parlons tout d’abord des ouvrages d’Aberlenc que nous n’avons pas consultés, et dont nous supposerons avérée l’existence : nous ne connaissons ni le texte ni l’édition du premier ouvrage cité, ce cantique cévenol qui daterait de 1882, mais la précision des références chez Fourié nous fait croire à la réalité de son existence. Nous ne connaissons pas non plus le second ouvrage, publié en 1888, mais par contre nous en connaissons le texte (Lous Gardous), qui sera publié plus tard dans Las Cevenolos sous le titre Lous dous Gardous, pages 119 à 126, et qui est daté de Juillet 1879 : nous n’avons donc aucune raison de douter de son existence.
La plus grande confusion existe, tant chez Gaussen que chez Fourié, à propos de deux ouvrages, l’un intitulé Pouesio lengadouciano qui aurait paru en 1892 ou 1893, l’autre intitulé Las Cevenolos qui aurait paru en 1893 ou en 1903. Cette confusion se dissipera et s’expliquera si l’on a sous les yeux le titre exact et complet de la grande œuvre d’Aberlenc :
Las Cevenolos
Pouesìos lengodoucianos
(dialeite d’Alès),
l’ouvrage étant paru en Avignoun / J. Roumanille / libraire-editou / carrièiro de Sant-Agricò / 1893
On a ainsi une date définitive : 1893 et un titre fixé : Las Cevenolos. Il semble que Gaussen, puis Fourié aient pris le sous-titre « pouesìos lengodoucianos » pour le titre d’un ouvrage qui n’a jamais existé ; quant à l’erreur de date de Fourié (1903 pour 1893) elle est d’autant plus surprenante que le compte-rendu de Mistral est correctement daté de 1893 ! Voici d’ailleurs ce compte-rendu tel qu’on peut le lire dans l’ Aiòli du 17 juillet 1893, page 2 :
3. L’opinion de F. Mistral
Dans une première partie, Mistral parle du réveil de la raço d’O, de sa langue et de sa littérature. Et il enchaîne : « …Vuei saludan Las Cevenolos, recuei de pouësìo dins lou parla de Lengadò, pèr lou curat E. Aberlenc, 434 pajo en poulit in-8 (Avignoun, librarié Roumanille). L’autour es un felibre d’aquelo escolo gardounenco, d’aquelo generouso e brihanto escolo d’Alès, que recounèis pèr mèstre lou Marqués de La Faro, e qu’a pèr empegnèire lis Arnavielo, li Gaussen, li Pau Felix, li Mathiéu Lacroix e touto uno colo de jouine –ounte Alcide Blavet porto lou gaiardet.
Las Cevenolos canton la vido d’en Ceveno, lis odo en glòri dóu païs, lis envanc e pantai d’un prèire dóu bon Diéu, li flour de soun autar e –que fau bèn pièi un pau rire- li cacalas de sa parròqui. Tout acò dins un bon estile que, tout en restant poupulàri, se vèi qu’es tamisa pèr uno man letrudo.
Aro fau pas ié demanda, parai ! de crida ‘mé nous-autre : adrou sus Simoun de Mount-Fort ! un prèire catouli pòu gaire renega sa causo. Cam, noun fuguè-ti pas maudi pèr avé manca de respèt à la vergougno de soun paire ? E memamen sarié pas juste de noun pesa tàli resoun que fai valé dins sa prefàci :
« Je respecte », éu nous dis, « Simon de Montfort, même comme félibre, car il n’est pas prouvé du tout que sa croisade ait eu une influence désastreuse pour la langue d’Oc. S’il suffisait d’envahir un pays pour lui déprécier sa langue, il y a longtemps que le français n’existerait plus… Est-il possible de trouver une contrée qui ait été plus envahie, plus dévastée, plus piétinée que l’Italie ? Elle garde pourtant aussi vivace que toute autre la langue que le Dante et le Tasse ont immortalisée. »
Nous contentaren de respondre à M. l’abat Aberlenc que la rancuro miejournenco contro Mount-Fort e sa crousado es moutivado sus de grèuge bèn autramen pougnènt que la questioun de lengo. Inutile de mai cava. Uno autro afiermacioun de l’autour di Cevenolos ounte saren d’acord en plen, es aquesto d’eici :
« Si partout le peuple de notre Midi entendait prêcher, dans sa langue maternelle, les grandes vérités et les sublimes enseignements de la religion, il les comprendrait mieux, les graverait plus profondément dans son esprit et dans son cœur ; ce serait sûrement le commencement d’une rénovation sociale. Cette croyance nous vient des résultats obtenus. Nous pourrions citer des paroisses évangélisées par des prêtres-félibres, en provençal ou en languedocien, où l’on remarque un grand retour vers la foi, depuis que les enseignements de la chaire sont formulés et expliqués dans la langue de nos contrées. »
Nous permetèn de signala à nòsti segne lis evesque aquelo óusservacioun d’un prèire devoua.
La longueur de ce compte-rendu et sa tonalité montreront assez, croyons-nous, que le désaccord entre Aberlenc et Mistral sur l’orientation du mouvement félibréen , tel qu’on le trouve rapporté par I. Gaussen et C. Anton, n’est qu’une fable généreusement colportée et amplifiée par les occitanistes qui, en Cévennes, se sont fait du dénigrement de Mistral une spécialité. Malheureusement pour cette thèse et ses défenseurs, les écrits d’Aberlenc parlent d’eux mêmes : dans Las Cevenolos, on trouvera cinq poèmes qui sont des hommages à des félibres de renom (dont trois Majoraux) : À Pau Felis (page 319) ; Au felibre A. Arnavielle (page 321 : on sait qu’Arnavielle fut un ami intime de Mistral et le plus fort relais en Cévennes de cette « orientation » qu’Aberlenc aurait combattue) ; Mandadis à moussu l’abat C. Malignoun (page 331) ; A l’abat J. Bessou (page 355) et Brinde au R.P. Saviè de Fourvièiro (page 359). Voici donc une première légende, sottement malveillante, que preuves à l’appui nous espérons avoir réduite à néant.
Une seconde inexactitude est cette image, reprise par C. Anton après I. Gaussen, d’un Aberlenc « fervent disciple » de La Fare Alais. On sait qu’en Cévennes, les disciples de La Fare Alais avaient adopté sa graphie : c’est en particulier le cas de Paul Félix (cf. notre étude La littérature d’oc dans les cantons d’Alès et notre Antoulougìo alesenco aux mêmes éditions). Or Aberlenc -et la présente édition le prouve indiscutablement- adopte une graphie qui est très éloignée de celle du Marquis. Il y a plus : la graphie de La Fare est très sévèrement critiquée par Aberlenc dans sa préface aux Cevenolos :
« …je n’étais d’ailleurs qu’un apprenti, sachant à peine les règles de la versification, ne connaissant en fait d’orthographe que celles des poésies de La Fare… Dans mon ignorance, j’étais un vrai barbare. J’émaillais mes poésies de trémas, d’accents de toute espèce qui en faisaient une vraie mosaïque, et les voyelles foisonnaient sous ma plume, comme les mouches abondent sur quelque putridité… Le rapporteur /d’un concours de poésie à Béziers/, éminent félibre, m’y disait que j’avais voulu imiter un poète cévenol /il s’agit bien sûr de La Fare/ mais qu’en cherchant à égaler ses beautés, je n’avais fait que reproduire ses imperfections, son orthographe défectueuse et sa langue qui se francise quelquefois… » (pages 10-11)
Et, pour enterrer définitivement cette autre sottise qui voudrait qu’Aberlenc se soit, du coup, opposé aux félibres à propos de graphie :
« Je me procurai les oeuvres des principaux félibres /qui sont, bien entendu, provençaux pour la plupart/ ; je les lus avec soin en appliquant surtout mon attention à leur orthographe. Je la trouvai toute naturelle, et n’hésitai pas à l’adopter, surtout quand je reconnus qu’elle n’était pas autre chose que l’orthographe des anciens troubadours, et qu’elle se modelait sur celle des peuples latins. Je vis clairement que l’orthographe que j’avais tout d’abord adoptée /celle de La Fare/ était une œuvre de décadence et de barbarie… qu’il fallait la répudier pour s’attacher définitivement à l’orthographe des félibres, qui est la seule logique, rationnelle, vraie. » (pages 11-12)
Il n’y a pas là (et tant pis pour les fantasmes occitanistes) l’ombre d’un désaccord à propos de la graphie mistralienne. Maintenant, si l’on veut à toute force « opposer » Aberlenc aux félibres rhodaniens, on ne pourra que constater une évidence : parce qu’il n’écrit pas du provençal, Aberlenc n’utilise pas les conventions propres à l’écriture du provençal ! Il utilise des conventions d’écriture qui ont été décidées par les félibres languedociens, et qui sont celles que le Trésor du Félibrige de Mistral a recommandées et consacrées : loin d’être en « opposition », Aberlenc est en totale conformité avec la pensée et la pratique de Mistral et des félibres provençaux, qui n’ont jamais demandé aux Languedociens d’écrire en provençal ! Là encore, les occitanistes cévenols confondent leur propre pratique mortifère -écrire le provençal, l’auvergnat, le gascon, etc. comme si c’était du languedocien- avec la démocratie graphique préconisée par Mistral et ses amis, cette pratique démocratique étant tellement étrangère à nos occitanistes qu’ils n’arrivent même pas à la concevoir… Là-dessus, Aberlenc sera difficilement contesté, puisqu’il affirme, page 19 :
« L’orthographe que j’emploie dans mes poésies est celle des félibres de la Maintenance de Languedoc, dont les principaux organes sont La Cigale d’Or et Le Lengodoucian. »
Aberlenc fut donc un félibre par ses relations littéraires et par sa graphie, même si toutes ses idées ne correspondaient pas entièrement avec celles de tel ou tel félibre provençal, comme le riche compte-rendu de Mistral le constate : il n’y a là, redisons-le, que l’expression naturelle et démocratique d’une personnalité, et la seule excuse de ceux qui ont colporté les idées que nous venons de dénoncer est qu’ils n’ont manifestement pas travaillé sur documents –ce qui d’ailleurs n’est une excuse que pour C. Anton, dont l’anthologie n’a fait que reprendre les erreurs d’un ouvrage qu’il pouvait à bon droit considérer comme une référence sérieuse en la matière. Par ailleurs, les vifs compliments adressés à P. Mazodier (pages 7 et 14) me laissent penser que la propagande occitaniste s’est exercée à l’insu de C. Anton qui a fait confiance à un « érudit et linguiste de talent » que sa profession de libraire aurait pu et dû inciter à lire l’ouvrage d’Aberlenc avant de parler si mal de la personnalité de son auteur…
4. Las Cevenolos, chef-d’œuvre d’Aberlenc
Comme l’avait fait remarquer Mistral dès 1893 (cf. plus haut), il s’agit d’un ouvrage soigneusement composé et imprimé, un des plus importants de notre littérature cévenole puisqu’il compte 434 pages sans la moindre traduction française. Voici comment il est organisé :
En page 2, il est annoncé la préparation d’un autre recueil de « poésies languedociennes » ayant pour titre Las Lusetos (ce mot cévenol peut désigner soit la vesce sauvage, soit le ver luisant, soit le ver à soie dont la précocité est considérée comme de bon augure). Ce recueil n’a malheureusement jamais vu le jour, alors que la longue vie d’Aberlenc laisse supposer que l’oeuvre exista bel et bien en manuscrit : mais qui a hérité des papiers de notre auteur ?
Page 6 est donnée l’indication suivante : « En Alès / empremariè J. Martin / Carrièiro Dumas, 5. », que Fourié avait reprise (cf. plus haut)
Page 7 : Dedicaço (en forme de sonnet)
Pages 10-18 : Introduction en français. On y apprend que l’auteur offre ses poésies « aux félibres », dont il souhaite l’union.
Pages 19-23 : Avis, également en français, où l’auteur expose ses principes orthographiques. Aberlenc s’y élève avec énergie contre l’idée qu’on puisse, à la mort d’un auteur, l’éditer en changeant sa graphie. Nouvelle pierre dans le jardin des occitanistes, dont c’est la spécialité revendiquée : l’«agrégé d’occitan» (sic !) Alain Bouras n’indique-t-il pas, justement, son intention d’éditer une « adaptation en graphie occitane » de textes de l’Abbé Aberlenc ??
Pages 25-27 : Règles générales de l’orthographe suivies d’une courte adresse Au lecteur
Pages 29-37 : Prefaço en 31 strophes de 5 vers
Pages 39-115 : Libre I : Brouts de lauriè . L’unité de cette première partie est indiquée par son titre : les 9 poèmes présentés ici ont reçu une récompense à des jeux floraux félibréens. On y trouve la très remarquable Roundo fantastico qui, comme Cendras, mériterait une réédition.
Pages 117-176 : Libre II : Envancs e pantais. Parmi les 10 poèmes se trouve celui qui fait l’objet de la présente publication.
Pages 177-211 : Libre III : Flous d’auta. C’est la partie qui présente la plus forte unité thématique, et sans doute celle qui était la plus chère à l’auteur. Les 10 poèmes de ce livre III sont de longueur très variable, des 4 vers de À Nosto Damo de las minos jusqu’au poème Lou mes de mai, long de 140 vers.
Pages 213-315 : Libre IV : Lous cacalas. Il contient 14 poèmes, dont certains sont parmi les plus populaires de notre écrivain, telle cette Fièiro de Sant-Alàri qui s’inscrit dans une lignée de longs poèmes burlesques à propos des foires, après La Fare Alais et Gaussen. Lou canounge manca eut aussi sa célébrité hors des Cévennes, cf. plus bas.
Pages 317-372 : Menudalho. Comme son nom l’indique, ce livre regroupe 19 poèmes de circonstance, chansons, dédicaces diverses, hommages, etc. Ce n’est évidemment pas sur ce type de poésie qu’on va juger un auteur, même si la dernière pièce –qui clôt le recueil : La jouncho acabado, datée du 8 novembre 1892, ne déparerait aucune anthologie de poésie.
Pages 375-429 : Glossaire contenant les termes les moins connus (c’est-à-dire : les plus éloignés du français). Un rapide sondage dans le Dictionnaire cévenol de Charvet-d’Hombres montre que ce lexique est très riche en termes nouveaux, ce qui ne fait que confirmer l’impression qu’aura tout lecteur des œuvres de notre curé : c’est un auteur d’une grande qualité d’expression (Mistral l’avait déjà souligné), auteur que le Tresor dóu Felibrige cite 37 fois mais qui l’aurait sûrement été bien davantage si Las Cevenolos avaient pu paraître avant le dictionnaire de Mistral.
5. Aberlenc dans les revues de son temps
Nous l’avons vu, Aberlenc est cité comme collaborateur de trois almanachs, celui des Cévennes (que nous n’avons pas pu consulter), celui du Languedoc qui lui succède et le prestigieux Armana Prouvençau. Voici les références de ses collaborations aux deux derniers almanachs cités :
Armana Prouvençau : une seule participation avec Lou canounge manca (A.P. 1885, pages 90 à 94), texte précédé de l’indication « Parla de Lengado » /sic/, daté de 1884 et signé du pseudonyme «Lou curat Jan Blàsi ». Le texte des Cevenolos est, lui, daté précisément d’octobre 1882 ; il existe des différences entre les deux textes.
Armana de Lengadò : là aussi, une seule participation avec Las arenos de Nimes (A.L. 1876 pages 85-86), texte précédé des indications suivantes : « Pèço qu’a gagna lou Rampan d’ouliviè, au Councours de Beziès, 1875 », « Tros » et « Fai pou /sic/ Rèn que l’oumbrage dis Areno (Mistral, Calendau, VIII) » Le simple fait qu’Aberlenc ait pu citer Calendau, l’œuvre la plus « politique » de Mistral, montre assez l’inanité de cette opposition à la politique du Félibrige que certains ont voulu voir chez le Cévenol. Cette pièce est reproduite dans Las Cevenolos aux pages 63-70 : de ses trois parties, l’almanach n’avait reproduit que la première. On observe, ici aussi, des différences entre les deux textes. Le poème des Cevenolos n’est pas daté, alors que celui de l’almanach porte les indications : « En Uzès (Gard), 1875 ».
Nous avons consulté tous les Iòu de Pascas (Montpellier 1881-85) ainsi que les listes de collaborateurs dressées par G. Bonifassi dans La presse régionale de Provence en langue d’oc des origines à 1914 (Paris-Sorbonne 2003) sans y trouver trace d’Aberlenc. Il ne semble pas non plus qu’il ait collaboré au Bartavèu (cf. notre index des « armanacaire du Bartavèu » aux mêmes éditions)
Par contre, nous avons retrouvé notre auteur dans les deux premiers Cacho-fiò :
Lou Cacho-fiò 1881 : Flou dau cièl , pages 24-25. Texte publié sans autre indication que « E. Aberlenc, d’Alès ». Dans Las Cevenolos, le poème occupe les pages 179-181, et là encore on observe des différences entre les deux textes.
Lou Cacho-fiò 1882 : Lou capelan , page 33. Mêmes indications qu’en 1881. Ce court poème de 12 vers apparaît dans las Cevenolos à la page 205 ; version différente, datée d’avril 1878.
Lou Cacho-fiò étant paru jusqu’en 1905, il y a fort à parier que la consultation des autres années nous livrera d’autres poèmes d’Aberlenc, et pourquoi pas, après 1893, des nouveautés extraites de ces Lusetos annoncées ? (cf. plus haut). D’autres publications provençales catholiques de l’époque (Lou Gau, Lou Rampèu, La Coupo Santo, Lis Annalo dóu Pople de Prouvènço, etc) pourraient aussi nous livrer des œuvres d’Aberlenc, ainsi que toutes les publications cévenoles ou gardoises de l’époque comme Lou Cascavèl ou Dominique : on entrevoit le travail qu’il reste à faire…
6. À propos de notre transcrition du texte
Nous venons de le dire : les textes d’Aberlenc ont été publiés avec des variantes. Nous avons constaté, dans ce domaine, des choix graphiques différents, voire contradictoires. Il faut bien sûr tenir compte des exigences ou des habitudes de telle ou telle revue, mais il faut aussi constater que les félibres de l’Alésenque se sont enfermés dans une impasse en voulant concilier l’irréconciliable, à savoir la volonté d’écrire fidèlement leur langue locale d’une part, et d’écrire d’autre part un « dialecte languedocien » qui puisse se comparer au provençal, c’est-à-dire être représentatif d’une toute autre superficie que le petit pays d’Alès ! Le titre même de l’œuvre d’Aberlenc résume cette ambiguïté : « Las Cevenolos » annoncent le localisme, et « Pouesìos lengodoucianos » son contraire ; mais concrètement, en 1893 (il s’en explique dans l’ Introduction et l’Avis, cf plus haut) Aberlenc a clairement choisi une graphie qui unifie les parlers dits languedociens et qui, conséquence inévitable, efface les particularités de son parler alésien : il écrit LH là où on prononce (y), il écrit des –S pour des pluriels qui n’existent pas en alésien, des –T pour les participes passés masculins ou des mots en –MENT ou –AT, etc. Une seule phrase de l’auteur résumera ce hiatus entre l’écriture et la prononciation :
« Comme les félibres de presque tout le Languedoc, j’écris : niuèch, piuèch, lach au lieu de niuè, piuè, la, mais en prononçant comme si ces mots étaient écrits de la dernière manière »
Ce grand écart, qui annonce et prépare celui que les occitanistes feront par la suite subir aux langues d’oc (et que les Provençaux, avec humour, résument en cette phrase : « En occitan, on écrit fenêtre et on prononce vasistas »), nous ne sommes pas prêt à l’accepter pour notre langue cévenole alésienne au XXIe siècle. C’est pourquoi, tout en reproduisant fidèlement le texte original de l’auteur et en le mettant en première place (ce qu’on réclame en vain des occitanistes, et qui s’appelle simplement : respect du texte), nous avons ajouté une version plus conforme au génie de notre langue et à sa prononciation à Cendras et dans le Pays d’Alès. Cette version a pour but affiché d’aider à la lecture correcte du texte original, tout en montrant que notre langue cévenole en Alésenque est bien trop différente des patois du bas-Languedoc, Béziers ou Toulouse, pour qu’on puisse impunément unifier les graphies de nos parladures. Nous savons qu’une telle affirmation sera tenue pour hérétique par nombre de félibres et par la quasi totalité des occitanistes, mais nous estimons quant à nous que charbonnier est maître chez soi et qu’il appartient aux Cévenols, et à eux seuls, de décider de ce qui est bon pour la sauvegarde et la promotion de leur langue et de leur littérature (voir à ce sujet notre Défense et promotion de la Langue Cévenole, aux mêmes éditions)
7. Cendras ou l’enracinement
Pourquoi avoir choisi de rééditer ce poème plutôt qu’un autre ? Il ne manque pas, dans Las Cevenolos, de belles pages de poésie, mais ce poème nous a semblé caractériser l’art d’Aberlenc, fait à la fois d’enracinement et de culture. Le localisme est patent, il est revendiqué : qui mieux que son curé pouvait parler de ce village cévenol ? Nous avons là un véritable exercice de micro-topographie, et les équivalents français des noms de lieux doivent être cherchés sur une carte de l’IGN (nous avons utilisé la 2840 OT –carte de randonnée au 1/25000 : Alès).
Ce qui signifie, dans une autre optique, que ce poème constitue une excellente base pour organiser une randonnée culturelle autour de Cendras, et cette perspective est une motivation supplémentaire à l’édition et la diffusion du texte accompagné de sa traduction.
Qu’elle sorte enfin des rayonnages poussiéreux et qu’elle puisse accompagner (physiquement et intellectuellement) les randonneurs en Cévennes, ne serait-ce pas un grand bol d’air et une belle consécration pour cette poésie et pour son auteur ?
C’est notre vœu le plus cher.
Yves Gourgaud
À Saint-Martin-de-Valgalgues ce 24 janvier 2008
1
Darriès Tamaris, la negro fabrego,
Mounté de-pertout lou fum s’espandis,
I’a’n poulit païs qu’à toutes fai lego,
Que semblo tout l’an un fresc paradis.
Vène, lous veirem, muso dau felibre,
Aqueles endrechs gais e sempre vèrds,
Pièi n’en parlarem dins aqueste libre,
E coumo se deu, en tièiros de vèrs.
Darriès Tamaris, la negro fabrego,
Mounte de-pertout lou fun s’espandis,
I a’n pouli païs qu’à toutes fai lego,
Que semblo tout l’an un fres paradis.
Vène, lous veiren, muso dau felibre,
Aqueles endré gai e sempre vèrd,
Pièi nen parlaren dinc aqueste libre,
E coumo se deu, en tièiro de vèr.
Derrière Tamaris, dont la noire usine répand partout sa fumée, il y a un bel endroit que tout le monde envie, car toute l’année, on dirait un frais paradis. Viens ! muse des félibres, nous les verrons ces endroits de gaieté et d’éternelle verdure ; et puis, dans le livre que voici, nous en parlerons comme il convient : en alignant des vers.
2
Travessem lou pont, passem la Reialo,
Negraudo tout l’an de soun carbounas ;
Dins aquel quartiè qu’es pas à la calo,
L’ivèr, fai un vent que jalo lou nas.
Alounguem lous pas, sèm à l’Espineto ;
Quauques pas de mai, de vèrs Lou Soulhè
Vesèm de Gardou l’aigo fresco e neto ;
En passant nous trai soun cant risoulhè.
Travessen lou pont, passen la Reialo,
Negraudo tout l’an de soun carbounas ;
Dinc aquel quartiè qu’es pas à la calo,
L’ivèr, fai un vent que jalo lou nas.
Alounguen lous pas, sèn à l’Espineto ;
Quauques pas de mai, de-vèr Lou Souiè
Vesèn de Gardou l’aigo fresco e neto ;
En passant nous trai soun cant risouiè.
Traversons le pont et passons à La Royale, toute l’année noircie par son maudit charbon ; dans ce quartier qui n’est pas abrité il fait un vent, l’hiver, qui vous glace le nez. Allongeons le pas, nous sommes à l’Espinette ; encore quelques pas, et vers Le Soulier nous voyons l’eau fraîche et pure du Gardon, qui nous offre au passage son chant gracieux.
3
Caminem toujour ! veici La Blaquièiro,
Poulit vilajou qu’a pas soun pariè
Embé sous oustaus renjats en carrièiro,
Sous castagnès vèrds e sa pradariè,
Sous fours, sous oubriès qu’à grands cops de mino
Nous saludaran per nous aigrejà,
Sous quatre cafès mounté la mounino,
Lou dimenche, vèn tarabastejà.
Caminen toujour ! vaici La Blaquièiro,
Pouli vilajou qu’a pa soun pariè
Embé sous oustau renja en carièiro,
Sous castagnè vèrd e sa pradariè,
Sous four, sous oubriès qu’à grands cops de mino
Nous saludaran per nous aigreja,
Sous quatre cafè mounte la mounino,
Lou dimenche, vèn tarabasteja.
Continuons notre chemin ! voici La Blaquière, un joli petit village sans pareil, avec ses maisons qui s’alignent dans la rue, ses châtaigniers verts et sa prairie, avec ses fours et ses ouvriers qui, à grands coups de mine en guise de salut, nous feront presser le pas, avec ses quatre cafés où, le dimanche, l’ivresse est tapageuse.
4
Estalouiras-vous, aqui, dins la plano,
Oustaus gris o blancs à l’èr agradieu ;
Au cagnard dau Pièch, francs de la chavano,
Bevès lou sourel courous dau bon Diéu,
Coumo un vèrd lusèrt souto uno muralho ;
Mè mesfisas-vous, quand plòu de pertout,
De Gardou que vèn, dins lous orts varalho
Per vous rousigà lou pèd d’un poutou.
Estalouira-vous, aqui, din la plano,
Oustau gris ou blan à l’èr agradiu ;
Au cagnar dau Piè, fran de la chavano,
Bevès lou sourel courous dau bon Diu,
Coumo un vèrd lusèr souto uno muraio ;
Mè mesfisa-vous, quand plòu de pertout,
De Gardou que vèn, din lous ort varaio
Per vous rousiga lou pè d’un poutou.
Là, dans la plaine, étalez-vous, maisons grises ou blanches à l’aspect si plaisant : abritées par la colline du Puech, protégées des orages, vous buvez le bon soleil de Dieu comme le lézard vert sous la muraille. Mais lorsqu’il pleut partout, attention au Gardon qui arrive, qui fouille les jardins et vous ronge les pieds de ses baisers !
5
Mès aro pu naut levem noste mourre !
De-qué vese, amount, subre lou trucal ?
D’oustaus, uno glèiso, uno vièlho tourre,
Amèu que parei pamai qu’un mouscal.
Per i’escarlimpa prenguem la mountado
D’aquel belveset que fau escalà ;
Quand i’arrivarem, la visto espantado
Das pu bèus tablèus vai se regalà.
Mè aro pu naut leven noste moure !
De-qué vese, amount, subre lou trucal ?
D’oustau, uno glèiso, uno vièio toure,
Amèu que parei pa mai qu’un mouscal.
Per I escarlimpa prenguen la mountado
D’aquel belveset que fòu escala ;
Quand i arivaren, la visto espantado
Das pu bèu tablèu vai se regala.
Mais maintenant, haussons notre regard ! Que vois-je sur ce monticule, là-haut ? Des maisons, une église, une tour antique, un hameau qui n’a pas l’air plus gros qu’un moucheron… Pour y arriver, prenons le chemin qui grimpe jusqu’à ce belvédère ; quand nous serons arrivés, stupéfaits, notre regard va se régaler des plus beaux tableaux.
6
Davans que virà noste iuèl per tout veire,
A la clastro entrem, sens nous assetà,
Encò dau curat, per toucà lou veire,
E beure quicon pres à sa santat :
Zou ! despachas-vous, prieu de la mountagno !
Sourtès la boutelho ! acampan la set ;
Pièi, l’abeure pres, anem de coumpagno
Veire lou païs à pichot passet.
Davan que vira noste ièl per tout veire,
À la clastro entren, sens nous asseta,
Encò dau cura, per touca lou veire,
E beure quicon pres à sa santa :
Zou ! despacha-vous, priu de la mountagno !
Sourtès la bouteio ! acampan la set ;
Pièi, l’abeure pres, anen de coumpagno
Veire lou païs à pichot passet.
Avant de jeter un coup d’œil circulaire pour tout voir, entrons chez le curé, au presbytère, mais sans nous y asseoir, pour trinquer et boire quelque chose à sa santé : allons ! dépêchez-vous, prêtre de la montagne ! Sortez la bouteille, nous avons pris soif ! Ensuite, une fois abreuvés, allons en votre compagnie voir le pays sans allonger le pas.
7
Vej’aici la glèiso : ô Dieu ! qu’es poulido,
Pintrado de blanc, de rouge e de blu,
Novo, gaio, propro e touto enlusido
Dau sourel qu’i trai soun darriè belu !
Mount’es das segnous la vièlho capèlo
Que fasiè fastid dins sa pauretat ?
L’argent a plougut, s’es facho pu bèllo,
Aro s’espoumpis en pleno bèutat.
Vejaici la glèiso : o Diu ! qu’es poulido,
Pintrado de blan, de rouge e de blu,
Novo, gaio, propro e touto enlusido
Dau sourel qu’i trai soun dariè belu !
Mounte es das segnou la vièio capèlo
Que fasiè fasti din sa paureta ?
L’argen a plougu, s’es facho pu bèlo,
Aro s’espoumpis en pleno beuta.
Voici l’église : mon Dieu, qu’elle est belle, peinte en blanc, en rouge et en bleu, neuve, gaie, propre et toute illuminée par les dernières lueurs du soleil ! Où est donc la vieille chapelle des seigneurs, dont l’indigence avait quelque chose de repoussant ? L’argent est venu en abondance, elle s’est embellie et la voici maintenant dans toute la gloire de sa beauté !
8
Mounté soun lou vièl castèl e lous bàrris
D’aqueles marqués, mèstres de Cendras ?
An disparegut : dau temp lous auvàris
N’an d’aici d’ailai fach un orre estras.
La rouino se vei touto esbousounado
Dins l’èuno pignastro e lou verbouisset,
e soulo a restat la tourre carrado
mounté vèn nisà sempre lou mouisset.
Mounte soun lou vièl castèl e lous bàri
D’aqueles marqués, mèstre de Cendras ?
An disparegu : dau tems lous auvàri
N’an d’aici d’ailai fach un ore estras.
La rouino se vei touto esbousounado
Din l’èuno pignastro e lou verbouisset,
e soulo a resta la toure carado
mounte vèn nisa sempre lou mouisset.
Où sont le vieux château et les remparts de ces marquis qui dominaient Cendras ? Ils ont disparu : les outrages du temps, ici ou là, en ont fait d’affreuses ruines, dont les écroulements se voient parmi le lierre opiniâtre et le myrte épineux ; seule est demeurée la tour carrée où toujours vient nicher l’épervier.
9
De voste jardi, coumo que me vire,
Moussu lou curat, lou poulit cop d’iuèl !
Es quicon de bèu, segu, se pot dire,
E poudès n’avè lou pu grand ourguièl.
Oh! lous frescs valouns ! o mar de mountagnos
Que dins l’aire, amount, alòngou lou sup !
O rieus trelusents ! o vèrdos campagnos !
Avièi jamai vist res de tant coussut.
De voste jardi, coumo que me vire,
Moussu lou cura, lou pouli cop d’ièl !
Es quicon de bèu, segu, se po dire,
E poudès n’avé lou pu grand ourguièl.
Oh! lous fres valoun ! o mar de mountagno
Que din l’aire, amount, alòngou lou su !
O riu trelusent ! o vèrdo campagno !
Avièi jamai vis res de tan coussu.
D’où que je me tourne, monsieur le curé, quelle agréable vue depuis votre jardin ! C’est quelque chose de beau, on peut le dire sans crainte, et vous pouvez en retirer la plus grande fierté. Oh, les frais vallons ! ô mer de montagnes qui dans les airs, là-haut, étirent leurs sommets ! ô ruisseaux qui rayonnent ! ô campagnes verdoyantes ! Je n’avais jamais rien vu de si superbe.
10
Aquel bèu castèl es lou de La Faro :
Vesès qu’es poulit dins l’èuno acatat !
Es un rèi farot, de croio se carro
Coumo se vesiè lou mounde aplantat
Qu’amiro ailaval sa fièro bastisso,
Soun bousquet risent, soun bosc sauvertous,
Sa tourre mounté l’auro que s’entisso
Vèn descadena soun vol asartous.
Aquel bèu castèl es lou de La Faro :
Vesès qu’es pouli din l’èuno acata !
Es un rèi farot, de croio se caro
Coumo se vesiè lou mounde aplanta
Qu’amiro ailaval sa fièro bastisso,
Soun bousquet risent, soun bos sauvertous,
Sa toure mounte l’auro que s’entisso
Vèn descadena soun vol asartous.
Ce beau château, c’est celui de La fare : voyez comme il se cache joliment dans le lierre ! C’est un roi d’élégance, il prend une pose avantageuse comme s’il voyait, tout en bas, les gens qui s’arrêtent pour admirer sa fière bâtisse, son bosquet riant, sa forêt solitaire et sa tour où le vent qui s’acharne vient déchaîner son souffle audacieux.
11
Vè, de-tras Gardou, de-long d’aquel sèrre
Mounté l’euse creis embé lou blacas,
Lou double riban dau cami de fèrre.
Lous negres vagouns que soun estacats,
Machino es-avans fan la farandoulo,
Pourtant de carbou, de gros e de tris,
E dès fes per jour carrejant en foulo
Las gents vèrs Marselho o be vèrs Paris.
Vè, de-tras Gardou, de-long d’aquel sère
Mounte l’euse creis embé lou blacas,
Lou double riban dau cami de fère.
Lous negre vagoun que soun estaca,
Machino es-avan fan la farandoulo,
Pourtant de carbou, de gros e de tris,
E dès fes per jour carejant en foulo
Las gent vèr Marseio ou be vèr Paris.
Derrière le Gardon, tout le long de cette colline où croissent ensemble chênes verts et chênes blancs, regardez le double ruban du chemin de fer ! Arrimés à la machine qui les mène, les vagons noirs font la farandole, transportant le charbon, poudre et gros morceaux, et dix fois par jour conduisant des foules vers Marseille ou Paris.
12
Vè lou vièl Gardou, brau de las Cevenos,
Dau païs raiòu tout fresc escapat,
Que de temps en temps, lou fiòc dins las
venos,
Part escumejant per tout esterpà,
Envalo lous rieus tout coufles de plèjo,
Esventro lous prats, e l’orre bandit
Permenant pertout soun imou fourèjo,
Dins lou Rose, aval, vai s’aproufoundì.
Vè lou vièl Gardou, brau de las Ceveno,
Dau païs raiòu tout fres escapa,
Que de tems en tems, lou fio din las veno,
Part escumejant per tout esterpa,
Envalo lous riu tout coufle de plèjo,
Esventro lous pra, e l’ore bandi
Permenant pertout soun imou fourèjo,
Din lou Rose, aval, vai s’aproufoundi.
Voyez le vieux Gardon, ce taureau des Cévennes, tout juste évadé du haut pays et qui de temps en temps, la folie au corps, part en écumant pour tout réduire en miettes : il avale les ruisseaux que la pluie a gonflés, il éventre les prés, et puis l’affreux bandit, après avoir promené partout sa sauvagerie, va au loin s’engloutir dans le Rhône.
13
Espinchas ailai, au pèd de la costo,
Aquel castèl blanc, alisat, tout nòu ;
Es aquì dedins soun mas de Lacosto
Que cantèt La Faro, aucèl cevenòu.
Desempièi l’oustau a chanjat de mèstre,
Mè sempre d’antan gardo la bountat ;
Longo-mai la muso i trovo benèstre,
Mai que d’un felibre a gau d’i cantà.
Espinchas ailai, au pè de la costo,
Aquel castèl blan, alisa, tout nòu ;
Es aqui, dedin soun mas de Lacosto,
Que cantè La Faro, aucèl cevenòu.
Desempièi l’oustau a chanja de mèstre,
Mè sempre d’antan gardo la bounta ;
Longo-mai la muso i trovo benèstre,
Mai que d’un felibre a gau d’i canta.
Observez là-bas, au pied du coteau, ce château blanc, bien crépi, tout neuf : c’est là, dans son domaine de Lacoste, qu’a chanté La Fare, l’oiseau des Cévennes. Depuis, la maison a changé de maître, mais elle conserve toujours cette bonté d’autrefois ; la muse y trouve encore du bien-être, et plus d’un félibre se plaît à y chanter.
14
Sus aquel ribas, dintre la verduro,
E ras dau rajòu dau fresc Galeisou,
Que deu faire bo d’ausi la naturo
Enaurant vèrs Dieu sa gaio cansou,
D’escoutà lou vent que dins la ramilho
Adoulentit plouro o fai que aissejà,
L’aucèl qu’au sourel de joio bresilho ;
Que deu faire gau d’i revassejà !
Sus aquel ribas, dintre la verduro,
E ras dau rajòu dau fres Galeisou,
Que deu faire bo d’ausi la naturo
Enaurant vèr Diu sa gaio cansou,
D’escouta lou vent que din la ramiho
Adoulenti plouro ou fai qu’aisseja,
L’aucèl qu’au sourel de joio bresiho ;
Que deu faire gau d’i revasseja !
Sur cette rive, parmi la verdure et tout près du courant du frais Galeison, qu’il doit être doux d’entendre la nature qui vers Dieu élève son chant de gaieté, d’écouter dans la ramille le vent qui, dolent, ne cesse de pleurer ou de gémir, et l’oiseau qui gazouille sa joie au soleil ; quelle joie ce doit être que d’y aller songeur !
15
Mè laissem acò, dono la marano ;
Virem-nous e lèu d’un autre coustat.
Aquel vilajou qu’aval dins la plano
Es contro lou vent dau Nord assoustat,
De-vèrs lou sourel couchant qu’escaièrno,
Qu’a de teules nòus de roujo coulou,
Se lou voulès saupre, es Malatavèrno ;
A sous vièls oustaus tout en un moulou.
Mè laissen acò, dono la marano ;
Viren-nous e lèu d’un autre cousta.
Aquel vilajou qu’aval din la plano
Es cronto lou vent dau Nord assousta,
De-vèr lou sourel couchant qu’escaièrno,
Qu’a de teule nòu de roujo coulou,
Se lou voulès saupre, es Malatavèrno ;
A sous vièls oustau tout en un moulou.
Mais laissons cela, qui nous tient en langueur ; tournons-nous, et vite, d’un autre côté. Au loin dans la plaine, abrité de la bise, du côté de l’orient qui flamboie, ce petit village aux tuiles rouges toutes neuves, si vous tenez à le savoir, c’est Malataverne avec son entassement de vielles demeures.
16
Fièr de soun escolo à roujo teulisso,
De l’Oustau Coumun e de sant Andrieu,
Enauro soun front subre la sebisso
Das aubres ramuts que bòrdou soun rieu.
Dins sas tèrros vèn de tout en abounde
Per lous païsans e lous jardiniès,
De castagnos mai que per tout soun mounde,
Mèmo de boulets à gros plens paniès.
Fièr de soun escolo à roujo teulisso,
De l’Oustau Coumun e de sant Andriu,
Enauro soun front subre la sebisso
Das aubre ramu que bòrdou soun riu.
Din sas tèro vèn de tout en abounde
Per lous païsan e lous jardiniè,
De castagno mai que per tout soun mounde,
Mèmo de boulet à gros plen paniè.
Fière de son école aux tuiles rouges, de sa mairie et de Saint-André, Malataverne hausse son front par-dessus la haie touffue des arbres qui bordent son cours d’eau. Dans ses terres tout pousse en abondance, pour le paysan comme pour le jardinier ; elles donnent plus de châtaignes qu’il n’en faut pour toute la population, et même des champignons dont on remplit de gros paniers.
17
Pu bas, au Miejour, s’atrovo La Baumo,
Amèu que vesès au sèrre arrapat,
Mounté lou tabac que flairo e qu’embaumo
Fai venì las gents que volou pipa.
Quand sòrtou d’aquì, la pipo travalho ;
La cigalo au bèc mai d’un bajanèl
Vous boufo soun fum de-long de la dralho,
Coumo uno machino o coumo un fournèl.
Pu bas, au Miejour, s’atrovo La Baumo,
Amèu que vesès au sère arapa,
Mounte lou taba que flairo e qu’embaumo
Fai veni las gent que vòlou pipa.
Quand sòrtou d’aqui, la pipo travaio ;
La cigalo au bè, mai d’un bajanèl
Vous boufo soun fum de-long de la draio,
Coumo uno machino ou coumo un fournèl.
Plus bas, au sud, on trouve La Baume, hameau que vous verrez accroché à sa colline ; le tabac et ses effluves odorants y attirent les gens qui veulent fumer. Quand ils en sortent, la pipe est au travail ; cigarette aux lèvres, il n’en manque pas de ces lourdauds qui tout au long du sentier sont là à souffler de la fumée, tels des fourneaux ou des locomotives.
18
Aro relucas aquelos coulinos
E lous mas qu’amount soun escampilhats,
Lous gais Courbessas e las Clemantinos,
E d’autres que soun mai o mens quilhats :
L’Ouliviè, lou Rath e las Avinièiros,
Lous bedos, Mas-Nòu embé lous Plantiès,
Peramount Sarèlo, aval las Fatièiros,
E pièi per fenì tant d’autres quartiès.
Aro relucas aquelos coulino
E lous mas qu’amount soun escampiha,
Lous gai Courbessas e las Clemantino,
E d’autres que soun mai o mens quiha :
L’Ouliviè, lou Rat e las Avinièiro,
Lous bedos, Mas-Nòu embé lous Plantiè,
Peramount Sarèlo, aval las Fatièiro,
E pièi per feni tant d’autres quartiè.
Observez maintenant ces collines et les mas éparpillés là-haut : Courbessas et Clémentine, tout souriants, et d’autres plus ou moins perchés : l’Olivier, le Rath et les Avigneres, les Bedosses, le Mas-Neuf et les Plantiers ; en haut Sallèle, en bas les Fatières, et puis, pour en finir, tant d’autres terroirs.
19
Regardas, aval, aquelo masado ;
Acò’s l’Abadiè : d’un ancian couvent
Encaro s’i vei la glèiso rouinado
Mounté s’ausis soul lou plagnun dau vent.
Que soun devenguts lous quatre-vint mounges
Embé lus abat ? Tout s’es esvalit ;
Lous bèus souvenis d’antan soun de sounges,
E soun dous trelus en plen a falit.
Regardas, aval, aquelo masado ;
Acò’s l’Abadiè : d’un ancian couvent
Encaro s’i vei la glèiso rouinado
Mounte s’ausis soul lou plagnun dau vent.
Qué soun devengu lous quatre-vint mounge
Embé lus aba ? Tout s’es esvali ;
Lous bèu souveni d’antan soun de sounge,
E soun douç trelu en plen a fali.
Regardez, là-bas, ce petit hameau : c’est l’Abbaye. On y voit encore les ruines de l’église d’un ancien couvent, où l’on n’entend plus que les plaintes du vent. Que sont devenus les quatre-vingt moines et leur abbé ? Tout a disparu ; les beaux souvenirs de jadis sont devenus des rêves, et leur douce lueur s’est toute effacée.
20
Ferouges desrèis dau temp qu’esbousouno,
Virapasso tout dins soun vol aurous !
Lou temp e la mort de lus man furouno
An tout esvessat, mè noun pas la crous.
S’es pas au couvent, es amount au sèrre,
Tant que lou clouchiè serà pa ’mbournat.
Qu’un diable, un arpian i la vèngue quèrre,
Dieu lou lendeman la metrà tournà.
Ferouge desrèi dau tems qu’esbousouno,
Virapasso tout din soun vol aurous !
Lou tems e la mort de lus man furouno
An tout evessa, mè noun pa la crous.
S’es pa au couvent, es amount au sère,
Tan que lou clouchiè sera pa ’mbourna.
Qu’un diable, un arpian i la vèngue quère,
Diu lou lendeman la metra tourna.
Féroces bouleversements du temps qui, dans son vol tumultueux, chavire tout, ruine tout ! Le temps et la mort, de leur main rageuse, ont tout renversé, tout sauf la croix. Elle n’est plus au couvent, mais elle domine la colline tant que le clocher n’aura pas été abattu. Qu’un démon, qu’un brigand vienne la chercher : le lendemain, Dieu l’aura remise en place.
21
Mous bos catoulis, quante temp qu’avèngue,
La crous serà ’qui deman, longo mai.
Vivo dounc la crous ! e que vous souvèngue
Qu’aquel bèu drapèu cabusso jamai.
La glorio dau mounde e sa farfantèllo,
Quand la mort las prend, pèrdou lus belucs,
Mè soulo, la crous, eternalo estèllo,
Resto esclairant tout de soun fièr trelus.
Mous bo catouli, quante tems qu’avèngue,
La crous sera ’qui deman, longo mai.
Vivo dounc la crous ! e que vous souvèngue
Qu’aquel bèu drapèu cabusso jamai.
La glorio dau mounde e sa farfantèlo,
Quand la mort las pren, pèrdou lus belu,
Mè soulo la crous, eternalo estèlo,
Resto esclairant tout de soun fièr trelu.
Mes bons catholiques, quels que soient les temps à venir, la croix demain sera présente encore. Que vive donc la croix ! et qu’il vous souvienne que ce bel étendard ne tombe jamais. Les vanités du monde et leurs brillants mirages, lorsque la mort s’en saisit, perdent tout leur éclat, alors que la croix, étoile éternelle, reste seule pour tout éclairer de ses rayons de gloire.
TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION
1. Trois ouvrages de référence page 3
2. Ajouts et rectifications page 6
3. L’opinion de F. Mistral page 7
4. Las Cevenolos,
chef-d’œuvre d’Aberlenc page 13
5. Aberlenc dans les revues
de son temps page 16
6. A propos de notre transcription
du texte page 18
7. Cendras ou l’enracinement page 20
Cendras
Pages 22 à 42
Langue et Littérature Cévenoles
aux Editions Aigo Vivo
1. Uganaud ! (Anthologie bilingue)
2. Oumenage as carbouniès de l’Alesenco (Anthologie bilingue)
3. La littérature d’oc dans les Cantons d’Alès, 1841-1936 (Etude)
4. Antoulougìo alesenco (I : les Cantons d’Alès, 1841-1936)
5. Marius Dumas : Cansou de la Lengo Cevenolo (Anthologie)
6. Défense et promotion de la Langue Cévenole
7. La Fare Alais : La Fèsto das Morts (bilingue)
8. Moreau : L’art de la vigne en Alésenque, 1843 (Etude)
9. Petite conjugaison cévenole (en tableaux)
10. Lou Libre de Rut (tiré de l’Ancien Testament)
11. Ernest Aberlenc : Cendras (bilingue)
Prix de chaque livret : 6 euros (franco de port)
Règlement par chèque à l’ordre de : Yves GOURGAUD
56 Avenue du 8 Mai, 30520 St-Martin-de-Valgalgues
Aqueste librihou,
lou trento-nouven das ediciu AIGO VIVO
e lou segound de la couleiciu
POUÈMO CEVENÒU
es esta estampa
per Alpha Numeric en Alès
lou 17 de febriè de 2008
CENDRAS, d’E. Aberlenc, éd. Aigo Vivo
Page 14, lignes 14 à 19 : la phrase « Nouvelle pierre… de textes de l’Abbé Aberlenc ?? » est jugée par son auteur excessivement ironique et agressive. On remarquera de plus qu’elle n’apporte strictement rien à la connaissance d’Aberlenc. Le lecteur est donc prié de la tenir pour nulle et non avenue. Yves Gourgaud, mars 2008.
CENDRAS, d’E. Aberlenc, éd. Aigo Vivo
Page 14, lignes 14 à 19 : la phrase « Nouvelle pierre… de textes de l’Abbé Aberlenc ?? » est jugée par son auteur excessivement ironique et agressive. On remarquera de plus qu’elle n’apporte strictement rien à la connaissance d’Aberlenc. Le lecteur est donc prié de la tenir pour nulle et non avenue. Yves Gourgaud, mars 2008.
CENDRAS, d’E. Aberlenc, éd. Aigo Vivo
Page 14, lignes 14 à 19 : la phrase « Nouvelle pierre… de textes de l’Abbé Aberlenc ?? » est jugée par son auteur excessivement ironique et agressive. On remarquera de plus qu’elle n’apporte strictement rien à la connaissance d’Aberlenc. Le lecteur est donc prié de la tenir pour nulle et non avenue. Yves Gourgaud, mars 2008.
CENDRAS, d’E. Aberlenc, éd. Aigo Vivo
Page 14, lignes 14 à 19 : la phrase « Nouvelle pierre… de textes de l’Abbé Aberlenc ?? » est jugée par son auteur excessivement ironique et agressive. On remarquera de plus qu’elle n’apporte strictement rien à la connaissance d’Aberlenc. Le lecteur est donc prié de la tenir pour nulle et non avenue. Yves Gourgaud, mars 2008.
CENDRAS, d’E. Aberlenc, éd. Aigo Vivo
Page 14, lignes 14 à 19 : la phrase « Nouvelle pierre… de textes de l’Abbé Aberlenc ?? » est jugée par son auteur excessivement ironique et agressive. On remarquera de plus qu’elle n’apporte strictement rien à la connaissance d’Aberlenc. Le lecteur est donc prié de la tenir pour nulle et non avenue. Yves Gourgaud, mars 2008.
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